Pensées décoloniales - Une introduction aux théories critiques d'Amérique latine : Le livre de Philippe Colin, Lissell Quiroz

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La Découverte

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La théorie décoloniale constitue l'un des discours phares de notre temps. Loin des imprécisions dont elle fait souvent l'objet, cet ouvrage, première synthèse en français sur son origine latino-américaine, offre une généalogie et une cartographie d'un continent de pensée méconnu en Europe. Mêlant récits historiques, portraits de théoriciens (dont Gloria Anzaldúa, Arturo Escobar ou Aníbal Quijano), extraits d'œuvres non encore traduites, explications de concepts clés, ce livre offre une introduction claire, informée et stimulante des apports d'un des courants les plus féconds de la théorie critique contemporaine.
La conquête de l'Amérique, scène inaugurale de la modernité capitaliste, fut aussi l'acte de naissance de nouveaux rapports coloniaux de domination qui ont modelé une hiérarchie planétaire des peuples selon des critères raciaux, sexuels, épistémiques, spirituels, linguistiques et esthétiques. Or cette colonialité du pouvoir n'a pas été enterrée par les décolonisations. Si l'on veut en sortir, il faut (re)connaître les expériences vécues par celles et ceux qui ont résisté à l'imposition de ces régimes, les savoirs produits par les sujets marqués par la blessure coloniale, et tenter de discerner, dans ces fragiles " nouveaux mondes ", l'horizon d'un dépassement de la colonialité.

De (auteur) : Philippe Colin, Lissell Quiroz

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Expérience de lecture

Avis des libraires

Les universitaires Philippe Colin et Lissell Quiroz viennent de publier un ouvrage consacré aux pensées décoloniales, en forme d'introduction aux théories critiques d'Amérique latine, qui comble un manque de la littérature en français. Le livre retrace la généalogie de ces critiques, en explique les principaux concepts et aborde quelques-uns des élargissements, théoriques mais également militants, auxquels celles-ci ont donné lieu.|jean Bastien
Nonfiction
Malgré les dévastations causées par cette civilisation de Mort, les nombreuses et multiples formes de résistances qui ont jalonné l'histoire d'Abya Yala* (*" Terre de pleine maturité " Nom donné au continent par les organisations autochtones depuis 1992.) depuis cinq siècles témoignent de cette détermination sans faille à maintenir la Vie. L'ouvrage de Philippe Colin et Lissell Quiroz, formidable synthèse sur la révolution engendrée par les théories décoloniales, permettent de penser et d'entrevoir la sortie de ce long cauchemar débuté en 1492. |Tarik Bouafia
Hors Série
C'est un ouvrage précieux, à la fois précis et didactique, pour qui veut comprendre le courant décolonial, que publient Philippe Colin et Lissell Quiroz. Revenant aussi bien sur les nombreux auteurs de ce mouvement que sur la généalogie des différents concepts-clés, ils dressent le panorama d'un courant théorique critique pluridisciplinaire qui part d'un axiome : la conquête de l'Amérique a forgé un système-monde colonial qui se perpétue au-delà des différentes colonisations historiques, notamment dans les relations asymétriques Nord-Sud aussi bien au niveau politique, économique qu'épistémique et ontologique. Contestant l'hégémonie de l'Occident, la perspective décoloniale cherche à penser la possibilité d'un dialogue interculturel.|Séverine Kodjo-Grandvaux
Le Monde

Avis Babelio

Quarto

5.00 sur 5 étoiles

• Il y a 3 semaines

— Je suis un plouc mais je me soigne — Lisant récemment le grand historien indien Dipesh Chakrabarty, je me suis senti plouc, ignorant la plupart des références et des auteurs qui font turbuler la pensée partout dans le monde, sauf semble-t-il en France, en tout cas en tête de gondole où l’on préfère les petites pensées domestiques, l’esprit français précédant le dernier wagon de nos grands intellectuels, prophètes pré-wokistes de « la déconstruction » depuis lesquels tout va de travers, ma bonne dame ! maintenant qu’on ne peut plus appeler un noir un nègre, une femme une salope, etc. (liste non-exhaustive). Salauds de wokistes déconstructeurs (un colloque vient de se tenir à Paris sur le sujet, avec de grands penseurs domestiques tels Jean-Michel Blanquer et Matthieu Bock-Coté). Ce premier paragraphe est un label : vous pouvez être sûr de lire ici un billet rédigé sans IA (à la différence du texte qui suit et que j’avais précédemment publié, pour voir). Commençons donc par ces grands intellectuels français. On retrouve ce qui fut appelé la « french theory » dans la généalogie que présentent les auteurs de ces Pensées décoloniales. Avec les subaltern studies et les études post-coloniales. Et bien sûr également d’importantes traditions de pensées latino-américaines, des marxistes hétérodoxes au dépendantisme ou à la théorie chicana (dont pour la plupart je ne savais rien). Littéralement, ce livre très agréablement écrit et méthodiquement construit (depuis les précurseurs jusqu’aux élargissements théoriques), m’a révélé un continent de la pensée. J’ai choisi à dessein le terme de continent : l’ancrage géographique des différents courants théoriques est aussi important que leur articulation temporelle. Par ordre d’apparition, la théorie critique navigue entre l’Europe et les USA, le post-colonial émerge dans les universités américaines, les subaltern studies en Inde, et le décolonialisme en Amérique latine dans les années 90. La première question précédant ma lecture était : diable ! quelle différence entre le post-colonial et le décolonial ? « Disons-le de manière abrupte : pour la critique décoloniale, il n'y a pas de "post" possible dans le cadre du système-monde moderne capitaliste. Et ce pour une raison très simple : la modernité est intrinsèquement coloniale. » Lorsqu’on parle (en France) de colonisation, on regarde par-delà la Méditerranée, on la date du 19e siècle et la décolonisation du 20e. La périodisation des « Amériques » est très différente puisque la colonisation commence avec Christophe Colomb et les indépendances sont acquises entre le 18 et le début du 19e siècle. Le concept essentiel des pensées décoloniales (le pluriel est important) est la colonialité du pouvoir. Alors que le colonialisme désigne une domination politique et territoriale, la colonialité renvoie aux formes persistantes d’assujettissement qui perdurent après la fin officielle des empires coloniaux. Elles se manifestent dans l’économie, les savoirs, les rapports sociaux, les hiérarchies raciales et même les façons de penser. Il n’est pas simplement question de la domination du « vieux monde » sur le « nouveau », mais d’un monde qui s’invente dans la rencontre asymétrique entre les deux, génération d’un système qui s’impose à « tout le monde » à compter de la rencontre de l’Europe avec un Autre et un Ailleurs qui peuvent être passés par pertes (pour eux) et profits. (Ne dit-on pas encore « Amérique latine », terme excluant autant les indigènes que les descendants des esclaves africains ?) Le sociologue péruvien Anibal Quijano a cette formule : « La modernité, le capital et l'Amérique latine naissent le même jour. » Mais la conquête n’est pas un événement, elle est une structure. « L'Amérique n'est pas seulement l'un des leviers du processus d'expansion du capitalisme à l'échelle globale, elle en est un élément fondamental. En d'autres termes [...] la modernité capitaliste n'est pas une invention européenne mais le produit du "Nouveau Monde" qui se déploie après 1492. » D’où le nom du programme / collectif de recherches qui constitue le carrefour des pensées décoloniales : M/C/D pour Modernité / Colonialité / Décolonialité. « La célèbre devise des conquistadors — "Dios está en el cielo, el Rey está lejos, yo mando aqui » (« Dieu est dans le ciel, le Roi est loin, ici, c'est moi qui commande ») — [...] est aussi et surtout l'expression d'une nouvelle subjectivité qui s'autonomise vis-à-vis de l'ordre symbolique médiéval et institue sa puissance d'agir dans la violence coloniale. L'ego conquiro de la première modernité hispanique apparaît ainsi comme la préfiguration pratique, la base matérielle et politique du sujet moderne "autonome", individualiste et délié. » S’applique alors au monde entier les quatre piliers structurants de « l’américanité » qui définissent la modernité : la colonialité (un système interétatique inégalitaire), l’ethnicité (démarcation des identités), le racisme (hiérarchisation) et la nouveauté (promotion permanente du « progrès » contre les traditions). Car la structure se renouvelle en permanence. Son dernier avatar est la pensée du développement (du « sous » ou du « en voie » de développement) qui a pour fondement le constat d’un retard sur une trajectoire supposée obligée, retard qui ne sera jamais rattrapé puisque le présupposé situe les retardataires en position subalterne dans la course effrénée à disputer (à l’échelle internationale comme dans les rapports internes). Pour le philosophe argentin Enrique Dussel, « la modernité est liée à l'opération par laquelle l'Europe s'institue symboliquement comme le centre de l'histoire mondiale et ordonne hiérarchiquement l'ensemble des civilisations et des systèmes culturels coexistants en fonction de ses exigences. » Modernité dont le Nord-Global (par opposition à tout le reste) a produit un implacable récit justificatoire : historique (développement en Europe du Nord au 17e) ; sociologique (elle se caractérise par des institutions telles que l’Etat-nation) ; culturelle (rationalisation, individuation, universalisation) ; philosophique (sécularisation, objectivation). Le Colombien Castro-Gomez a cette formule : « L’hybris est le grand péché de l’Occident : prétendre avoir un point de vue sur tous les autres points de vue, mais sans que ce point de vue puisse être tenu pour un point de vue. » L’universalité promue par la modernité est en fait uni-versalité, et c’est la voie qui nous mène droit dans le mur… Pas de retour en arrière cependant : la modernité on n’en sort pas avec une illusion rétrospective. Les résistances nourrissent en revanche des perspectives périphériques susceptibles de la déjouer (« transmodernité » dit Dussel). « Le décentrement permet une intelligibilité relationnelle du monde, là où la pensée du centre, se voulant universelle, s'épuise dans sa propre perspective. » « Prendre au sérieux" les savoirs produits par les sujets marqués par la blessure coloniale consiste avant tout à discerner, dans les fragiles "nouveaux mondes" qu'ils persistent à rendre possibles, l'horizon d'un dépassement du mauvais infini de la modernité coloniale. » Au contraire ou à la différence d’un fantasme d’authenticité et des seules revendications de reconnaissance, la perspective décoloniale défend une écologie plurielle des savoirs, des mondes et des modes de perception du monde. « Il s'agit, selon l'expression désormais bien connue des zapatistes, d'œuvrer à l'émergence d'un "monde dans lequel existent de nombreux mondes. » « L’interculturalité ne constitue pas un dispositif de gouvernance visant le "vivre ensemble" sous une diversité fondamentalement inégalitaire, mais un projet politique de décolonisation des relations sociales fondé sur la participation active des groupes subalternes. [...] Le concept d'interculturalité questionne l'uni-versalité et lui oppose la notion de pluri-versalité. » J’aurais aimé vous en dire plus, parler de la colonialité du genre, de la nature, des ontologies relationnelles, des rapports entre la perspective théorique décoloniale et les engagements militants… Mais je suis déjà trois ou quatre fois plus long que ChatGPT l’a été. Et puis, merde à la fin ! (l’IA ne dit pas merde), Vous n’avez qu’à lire le livre ! Voilà ce qu'en disait ChatGPT (sans vulgarité) et qui fut commenté par plusieurs honorables contributeurs : — Et si l'Occident n'était pas le centre du monde ? (Spoiler : il ne l'a jamais été !) — [Billet rédigé avec ChatGPT à fin d'expérience collective] La modernité occidentale s'est imposée comme un modèle indiscutable, une trajectoire historique prétendument universelle. Mais si l'on prend du recul, on s'aperçoit qu'elle est indissociable d'un passé colonial qui, loin d'être révolu, continue d'organiser le monde d'aujourd'hui. Pensées décoloniales s'attache à démontrer cette permanence en s'appuyant sur la pensée critique latino-américaine dont il fait la généalogie. Loin de voir dans la modernité une simple succession de ruptures et d'avancées, le livre affirme une idée forte : « Disons-le de manière abrupte : pour la critique décoloniale, il n'y a pas de "post" possible dans le cadre du système-monde moderne capitaliste. Et ce pour une raison très simple : la modernité est intrinsèquement coloniale. » Cette thèse repose notamment sur les travaux d'Aníbal Quijano, qui bouleverse la vision classique du capitalisme en affirmant que ce dernier n'est pas une invention strictement européenne. Il montre au contraire que « la modernité, le capital et l'Amérique latine naissent le même jour ». Loin d'être un simple terrain d'exploitation, le "Nouveau Monde" a joué un rôle fondamental dans la naissance du capitalisme global, en inaugurant un système de domination économique et raciale qui perdure aujourd'hui. Mais la colonialité ne concerne pas seulement l'économie. Elle façonne aussi nos manières de penser, nos subjectivités. La célèbre devise des conquistadors en témoigne : « Dios está en el cielo, el Rey está lejos, yo mando aquí » (« Dieu est dans le ciel, le Roi est loin, ici, c'est moi qui commande »). Cette phrase illustre un basculement majeur : l'émergence d'un nouveau type de sujet, individualiste, autonome, et dont l'affirmation de soi passe par la domination. C'est ce que les auteurs nomment l'ego conquiro, qui devance l'ego cogito cartésien et annonce ainsi le projet moderne de maîtrise du monde. Cette volonté de domination se retrouve jusque dans la manière dont l'Occident conçoit le savoir. Pour Quijano, « le "complexe culturel" de la rationalité/modernité européenne a pour présupposé fondamental l'idée que la connaissance, d'une manière tout à fait similaire à celle dont l'Occident a pensé le rapport de propriété, est une relation entre un individu et un objet, et non un rapport entre des sujets. » Autrement dit, l'Occident ne reconnaît comme savoirs légitimes que ceux qui obéissent à sa propre logique, reléguant les autres formes de connaissance à la marge. Face à cet état de fait, la pensée décoloniale ne se contente pas de critiquer, elle propose aussi d'autres horizons. Sans idéaliser des traditions "authentiques", mais en rendant possible une véritable « écologie des savoirs ». Plutôt que d'imposer une vision unique du monde, cette approche cherche à multiplier les perspectives, à ouvrir l'espace pour d'autres façons de penser et d'exister. Comme le disent les zapatistes, il s'agit « d'oeuvrer à l'émergence d'un monde dans lequel existent de nombreux mondes ». Dans cette perspective, l'interculturalité prend un sens politique fort. Contrairement aux "politiques de la reconnaissance" qui visent à inclure les minorités sans remettre en cause les structures de domination, elle repose sur la participation active des groupes subalternes à la redéfinition des relations sociales. Ce projet de transformation s'oppose à l'universalité imposée par l'Occident en affirmant une autre logique : « le concept d'interculturalité questionne l'uni-versalité et lui oppose la notion de pluri-versalité. » En termes simples, avec une progression méthodique, une lecture agréable, Pensées décoloniales ne se limite pas à une critique de la modernité mais ouvre un champ de réflexion pour imaginer d'autres manières d'être au monde. Il invite à « prendre au sérieux » les savoirs issus des peuples marqués par la colonialité, non par exotisme, mais parce qu'ils portent en eux les germes d'un dépassement du « mauvais infini de la modernité coloniale ». En cela, il ne s'adresse pas seulement aux chercheurs ou aux militants, mais à toute personne soucieuse de repenser le monde autrement.

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Fiche technique du livre

  • Genres
    Sciences Humaines & Savoirs , Philosophie
  • EAN
    9782355221538
  • Collection ou Série
    ZONES
  • Format
    Grand format
  • Nombre de pages
    240
  • Dimensions
    207 x 142 mm

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20,50 € Grand format 240 pages