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"Aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, il y a toujours eu des animaux autour de moi."
Publié le 10/10/2024 , par Presses de la Cité
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En tout premier lieu, ceux qui peuplaient la ferme de mes parents, cette arche où nous vivions entourés de chiens, chats, vaches, cochons, chevaux, poules et canards. Je n’avais que trois ou quatre ans quand, fin de la guerre aidant, le docteur s’alarma des carences de mon alimentation. Qu’à cela ne tienne ! Sa prescription fut simple : un bol que chaque matin ma mère me mettait entre les mains. Je filais à l’étable. Le brave homme chargé de la traite le remplissait directement au pis de la vache. Pendant qu’il opérait, en guise de remerciement, j’allais gratouiller le chanfrein sommé de cornes immenses que la brave bête penchait aimablement vers moi. Puis, sans m’éloigner d’elle, je me régalais de ce nectar encore fumant. Je n’étais guère plus âgé quand on me mit en selle. Sur un vrai cheval, avec de vraies rênes en main dont il a bien fallu que j’apprenne à me servir. J’avais pour public les chiens et les chats. J’étais heureux.
Rien dans tout cela que de très banal pour un gosse de la campagne. L’âge venant, j’aurais pu, comme beaucoup d’autres, m’en éloigner, vivre autrement ma vie, et ne garder de cette enfance bénie que des souvenirs relégués dans un coin secret de ma mémoire. Les hasards de la vie, comme une certaine obstination à n’en faire qu’à ma tête, m’ont toujours ramené, pourtant, vers ce sillon de la nature et des animaux qui la peuplent.
Alors je suis un « simple » et l’assume sans le moindre embarras. Jamais je n’ai estimé « perdre mon temps » à regarder vivre les animaux qui m’ont toujours entouré ; à les observer en respectant autant que possible leur autonomie, dans un état aussi proche que faire se peut de la liberté absolue. De ce long apprentissage, j’ai surtout retenu que l’erreur est de vouloir les comparer à ce que nous sommes.
L’ennui c’est que, quoi que nous fassions, pour décrire ces comportements, nous n’avons que… des mots ! Ce qu’ils n’ont pas. Dès lors, nous ne pouvons que « traduire » dans notre langage ce que nous percevons d’eux. Longtemps, malgré l’envie que j’en avais, cet épineux problème du ton à adopter pour les raconter sans les trahir m’a empêché de m’y mettre. C’est en fin de compte sur les instances d’amis, à qui j’avais raconté bon nombre des anecdotes peuplant les pages qui suivent, que je me suis résolu à tenter l’expérience. Ma chatte Topette rêvassant devant la cheminée m’en a donné le premier prétexte...
Didier Cornaille