Focus
Du roman dur à la BD
Publié le 21/01/2025 , par Presses de la Cité
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En 2023, chez Dargaud, est née sous l’impulsion puis la direction de John Simenon, une collection d’adaptations des romans durs de Georges Simenon. Sont déjà parus Le Passager du Polarlys (mai 2023), La neige était sale (août 2023), et dernièrement Les Clients d’Avrenos (janvier 2025). En tout, ce sont huit des romans durs qui seront adaptés.
Retour sur les débuts de l’aventure
C’est grâce à De l’autre côté de la frontière (2020, Dargaud), avec des dessins de Berthet et un scénario de Jean-Luc Fromental, que John Simenon, qui rêvait depuis longtemps d’adapter les romans durs de son père en BD, a eu le déclic : « Ce récit était truffé de clins d’œil à Simenon ; les personnages, ce sont des doubles de mon père, de ma mère, de mon frère. Les lieux, c’est l’Arizona de ma naissance ».
Concrètement, Jean-Luc Fromental alterne l’écriture du scénario avec José-Louis Bocquet, un autre passionné de Georges Simenon, qui a scénarisé le premier opus de la collection, Les Passagers du Polarlys, avec Christian Cailleaux au dessin. Jean-Luc Fromental a écrit quant à lui le scénario de La neige était sale, avec le réalisateur graphiste Bernard Yslaire et celui des Clients d’Avrenos, avec la dessinatrice Lauriane Mattiussi.
En octobre 2023, est également sorti un biopic, Simenon l’Ostrogoth, avec Fromental, Bocquet, John Simenon au scénario et Loustal au dessin. Ainsi que l’exprime John Simenon dans un entretien avec ses coscénaristes, « L’Ostrogoth était le nom du bateau de mon père, amarré dans le port de Fécamp. Mais ce mot évoque aussi l’histoire de deux jeunes gens, mon père et sa première épouse Tigy, qui étaient en dehors de toutes les normes. Pour les Romains, les Ostrogoths étaient des barbares, même si on sait évidemment aujourd’hui qu’ils avaient d’autres normes de civilisations. Pour moi, ce titre exprime très bien ce côté rebelle, qui sait s’assimiler mais en gardant toujours aussi sa différence, une façon d’être à part. »
Pourquoi les romans durs de Simenon s’adaptent très bien en BD ?
Le langage visuel de la BD, accessible et immédiat, sait toucher un large public, y compris des lecteurs qui n’ont peut-être jamais abordé directement l’œuvre de Simenon, du moins par les romans durs. Ces œuvres, sombres et introspectives, explorent les tréfonds de l’âme humaine, où se mêlent solitude, culpabilité, et désirs inavoués. Leur richesse narrative et visuelle en fait une matière idéale pour des adaptations en bande dessinée, un médium qui sait capter à la fois l’intensité des ambiances et la subtilité des émotions.
Simenon excelle par ailleurs dans la création d’atmosphères : rues humides, intérieurs étriqués, campagnes austères. Ces décors, décrits avec une précision évocatrice, se prêtent très bien à une transposition graphique. La BD, avec sa capacité à jouer sur les contrastes d’ombre et de lumière, peut restituer cette densité visuelle qui imprègne les romans durs. Des cases muettes suffisent parfois à traduire ce que Simenon exprime en quelques lignes : une tension palpable, un silence lourd de sens.
De même, les romans durs mettent en scène des antihéros en proie à leurs contradictions. Ces figures brisées, souvent prisonnières de leurs pulsions ou d’un destin implacable, trouvent une nouvelle dimension en BD. Grâce au dessin, leurs émotions peuvent être amplifiées : un regard fuyant, un rictus figé, une posture qui trahit l’abandon ou la révolte. La BD donne un visage à cette humanité complexe, tout en préservant la profondeur psychologique chère à Simenon.