Interview
Sarah Brooks : embarquement pour les Terres oubliées
Publié le 27/06/2024 , par Sonatine
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Imaginez la rencontre entre Jules Verne et Stephen King dans le Snowpiercer... et vous aurez un roman jubilatoire et subjuguant, plein de mystères et de suspense ! Sarah Brooks nous fait voyager aux coeur de l'Asie à bord du mythique train du Transsibérien. Mais qui mieux que l'autrice elle-même pour vous parler plus en détails de Comment voyager dans les Terres oubliées et de son univers indescriptible ?
Pourquoi avoir choisi de situer votre livre à bord d’un train mythique, le Transsibérien ?
Le roman est inspiré d'un voyage que j’ai fait à bord du véritable Transsibérien, lorsque j'étais étudiante (il y a plus de vingt ans !). J'étudiais le chinois à Pékin depuis un an et, avec deux amis, nous avons décidé de rentrer au Royaume-Uni par voie terrestre, en prenant le train d'abord jusqu'en Mongolie, puis jusqu'à Moscou. Ce fut une expérience extraordinaire, tant pour les paysages que nous pouvions voir par les fenêtres que pour les personnes que nous avons rencontrées dans le train. La plupart des passagers étaient originaires de Mongolie. Nous ne parlions pas la même langue, mais nous avons réussi à communiquer par des gestes, de la nourriture et quelques devinettes. Je me souviens en particulier de la partie du voyage où le train passe de l'Asie à l'Europe : nous sommes allés au wagon-restaurant : il y avait une super fête, avec de la musique, de la danse et des boissons !
Tout cela a contribué à l'atmosphère du roman. Il y a quelque chose dans les longs voyages en train qui fournit un cadre parfait pour les histoires – dans le monde clos du train, les règles normales sont suspendues, et on assiste à la réunion de compagnons de voyage improbables. Le véritable Transsibérien a sa propre histoire incroyable, mais je voulais jouer avec l'idée du train et l'étrangeté de ce long voyage. Comme beaucoup d'histoires, celle-ci a commencé par la question "Et si...". Et si le paysage extérieur était si dangereux que le seul moyen de passer était d'emprunter un train blindé ? Quels types d'histoires ou de superstitions se développeraient autour du train ? Comment les passagers et l'équipage essaieraient-ils de donner un sens à ce voyage ?
Pendant que j'écrivais, j'ai beaucoup pensé au fait qu’on regarde le paysage défiler devant la fenêtre quand on est dans un train, et à la façon dont on peut parfois apercevoir quelque chose qui semble étrange, mais qui a déjà disparu. Pendant les longs trajets en train, si on regarde dehors assez longtemps, le surnaturel commence à apparaître...
Vous avez écrit une thèse sur les fantômes dans la littérature chinoise. Celle-ci a-t-elle influencé l’écriture de Comment voyager dans les Terres oubliées? Je pense notamment au personnage d’Elena…
Oui, ma thèse a certainement influencé le roman… L'ennui avec un doctorat, c’est qu'il reste en permanence dans votre esprit, malgré tous vos efforts pour passer à autre chose ! Mes recherches se sont concentrées sur un écrivain chinois du XVIIe siècle, Pu Songling, qui a écrit une étonnante collection de Contes de l'étrange, sur toutes sortes de fantômes, d'esprits d'animaux et d'autres phénomènes inexplicables. L'une des choses que j'aime dans ces histoires, c'est la façon dont elles jouent avec les liens entre les mondes humain, naturel et surnaturel. Il y a beaucoup moins de séparation entre les mondes que dans les histoires de fantômes européennes, par exemple. On y trouve aussi le sentiment que les transformations physiques peuvent être à la fois effrayantes et merveilleuses. De nombreux contes concernent la relation entre un homme et une femme surnaturelle, souvent un fantôme ou un esprit de renard. La femme surnaturelle aide l'homme d'une manière ou d'une autre, ou a besoin d'être aidée elle-même. Ces personnages sont presque toujours très beaux et souvent très purs sur le plan moral. (L'accent est souvent mis sur le romantisme et l'enchantement dans ces histoires de fantômes, par rapport aux histoires européennes.) Je voulais jouer un peu avec cette idée et mettre en valeur l'amitié plutôt que la romance, tout en rendant le personnage d'Elena un peu plus ambigu. Je tenais également à ce qu'elle ait son propre rôle et qu'elle ne soit pas simplement comme prétexte pour faire avancer les autres protagonistes.
L’intrigue se déroule à la fin du XIXesiècle, mais les sujets qui apparaissent dans le livre sont d’une grande modernité : on comprend bien l’enjeu écologique et la question de l’impact de l’homme sur l’environnement, les femmes prennent une place prépondérante dans l’histoire, il y a également une certaine critique du capitalisme avec le pouvoir qu’ont les grandes entreprises de continuer leurs activités au mépris des dangers… Diriez-vous que votre roman est un roman engagé ?
Je pense qu'il est presque impossible d'écrire aujourd'hui sans ressentir le poids des enjeux écologiques. Dans le roman, je n'ai pas voulu expliquer exactement ce qui était arrivé au paysage pour le transformer en « Terres oubliées », mais le Guide du voyageur prudent - le livre dans le livre - indique que la terre a été exploitée et a fait l'objet de luttes, puis que les changements ont commencé. Et comme beaucoup de gens, je passe beaucoup de temps à me sentir furieuse face à la cupidité et à l'arrogance des entreprises et des gouvernements. La Trans-Siberia Company que je décris dans le roman a été en partie inspirée par des organisations comme la East India Company, qui étaient extrêmement puissantes et exploitaient à tout va, à la fois les lieux et les personnes. Il s'agissait de remonter aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais il n'est évidemment pas nécessaire de chercher bien loin pour retrouver les mêmes comportements dans les grandes entreprises d'aujourd'hui. Dans le roman, je voulais donc qu'il y ait un fossé entre les personnes qui travaillent sur le train et respectent le paysage, et les personnes qui considèrent le train comme un moyen de s'enrichir et qui ne réfléchissent pas aux dommages qu'elles causent.
Néanmoins le livre se termine sur une note d’espoir : la possibilité pour les hommes de cohabiter avec cette nature.
Je pense être une personne optimiste par nature, et je suis encouragée par le nombre d’individus qui se soucient réellement de ces questions, et par la volonté croissante de s'exprimer au nom de l'environnement. Il est difficile de ne pas se rendre compte de l'ampleur du défi, mais je ne pense pas qu'il soit utile de se contenter de lever les bras au ciel en signe de désespoir. Je travaille dans une université et je vois à quel point mes étudiants s'intéressent au climat et à d'autres sujets d'actualité. Ils ne sont pas prêts à taire leurs inquiétudes pour l'avenir, et je soutiens totalement cette attitude, c'est pourquoi je ressens un certain espoir.
Tous les personnages embarquent avec leurs secrets. Quel serait le(s) vôtres(s) si vous montiez à bord ?
Bien sûr, je serais habilement déguisée, de préférence en passager de première classe afin de pouvoir voyager confortablement (malgré les dangers...), de sorte que vous ne puissiez jamais savoir que je cache en fait un secret. J'ai lu suffisamment de livres, je connais tous les trucs, vous ne me surprendrez pas de cette façon...
Comment voyager dans les Terres oubliées, traduit par Héloïse Esquié, est toujours disponible en librairie.